Le poisson zèbre

Un poisson zèbre en vadrouille

Banlieue Triptyque#1: Rachid Djaïdani

Photo du film “Fais-moi rêver”, réalis. Jacky Katu

« Je suis un apprenti coiffeur sévissant dans un salon aux rares pourboires. Le cheveu n’est pas ma passion mais la vie est ainsi faite, on ne choisit pas toujours d’être ou ne pas être, parfois on s’incline lorsque le mental a les muscles trop faibles. Mon père et ma mère m’ambitionnaient un avenir au sommet. Ils ne se doutaient certainement pas que leur rejeton serait une ombre balayeuse de tifs pelliculeux. Personnellement, si je puis me permettre, je pense que j’aurais pu devenir astronaute. » Mon Nerf.

Rachid Djaïdani a 33 ans, il est acteur, réalisateur, et écrivain, après avoir été maçon et boxeur. En 1999, il publie Boomkoeur, un pavé de 300 000 exemplaires vendus dans un monde littéraire parfois trop ronronnant, qui lui vaudra reconnaissance nationale et invitation chez Pivot. Boomkoeur est l’un des premiers romans issus de la « banlieue » et, sans doute pour beaucoup, une révélation sur la vie dans cette partie du « territoire ». La banlieue est son décor mais c’est déjà, dans ce premier roman, de création qu’il s’agit. Dès le départ, Djaïdani, qui confesse avoir besoin de plusieurs années pour écrire un roman contrairement à d’autres qui auraient le verbe infus, se démarque par son style, à la fois percutant et poétique, tout en métaphores. Pas d’effet de mode, un vocabulaire marqué par le tampon « cité » mais sans cliché, et souvent, de l’humour, de la dérision, de la tendresse débordante, comme lorsqu’il raconte les métamorphoses de « The Moon Air », l’indien au souffle lunaire, le vengeur masqué du quartier des pavillons: « Affublé d’un string, il est évident qu’il n’est pas de mon intérêt de me faire choper. » (Mon Nerf).

Sans cliché mais aussi sans complaisance, à l’image du dernier opus, « Viscéral »: violence, séquestration des « sisters », jalousie de certains envers ceux qui « réussissent » ou qui font simplement « moins pire », balles perdues fauchant les innocents, gymnases brûlés par la vengeance idiote, Djaïdani n’a pas l’intention de rosir le tableau. Il lance même des pistes de réflexion sur des sujets que tout le monde évite: le rôle des prisons et le sens de la peine par exemple. Mais cette honnêteté donne d’autant plus d’éclat aux histoires universelles, les histoires d’amour, celles des jeunes tourtereaux, celles des parents pour leurs enfants, des fils pour leur nounou ou pour leur petite soeur même pas née, ou celle d’un homme jeune pour son vieux voisin qui lui a donné l’envie et l’élan pour changer d’existence. Les difficultés conjugales ou professionnelles, les rencontres, les envies de vivre pleinement et de s’exprimer autrement que par des molotov, les envies de travailler à son propre épanouissement, tout ceci n’a rien de spécifique à la banlieue, même si c’est plus difficile encore qu’ailleurs.
Alors qu’importe si moi-même, par moments, je me dis, « il pousse le Djaïdani sur cette métaphore-là, elle est un peu tirée par les cheveux »? Peu importe parce que ce qui compte c’est qu’on ait un écrivain au talent confirmé, avec des histoires sincères et un style pas préfabriqué à l’identique comme les grands ensembles. C’est quand même ce qu’on demande à un écrivain non? Et ce qui compte aussi, c’est que les gamins et les moins jeunes qui liront ses livres se diront peut-être: « moi aussi je ne veux plus qu’on me dise ce que je dois faire et penser, je ne veux plus endosser le rôle du caïd ni même celui du flic, et si j’ai envie de prendre un stylo, un arrosoir, un appareil photo ou un trombone à coulisse, et bien j’existerai et ils seront bien forcés de faire avec moi ». Et on n’est pas obligé d’être un banlieusard pour refuser les clichés qui pèsent sur nos vies.

« On nous met à l’écart, sans violence, « restez dans vos cités ». Et bientôt, y’aura l’Unicef qui viendra dans les quartiers nous donner du riz. Et les ONG viendront nous aider à respirer. Mais moi, j’ai décidé de respirer seul. » Rachid Djaïdani.

Photo du film « Fais-moi rêver ». Réal. Jacky Katu. 

Lectures: Boomkoeur, Mon Nerf, Viscéral, au Seuil.

Extraits de son documentaire sur le travail d’écriture (aller sur le côté droit de la page): http://www.myspace.com/rachiddjaidani 

Autres ressources: http://www.fumigene.net/index.php?action=article&numero=31

http://www.lemagazine.info/spip.php?article626

Et une petite vidéo d’interview, dans le blog d’Arnauld Champremier-Trigano, post du 12 avril 2007, ici:   http://blogact.canalblog.com/

mai 12, 2007 - Posted by | Coups de coeur

5 commentaires »

  1. Je ne connaissais pas ce coquelicot des Quartiers.Merci.

    Commentaire par pierre-paul | mai 13, 2007

  2. Bon, je n’arrive pas à mettre le lien, mais le documentaire de Djaïdani sur la création littéraire passe à Cannes le 25 mai, à l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa
    Diffusion).
    Et pour les sceptiques, c’est pas moi qui le dit, c’est Samuel Gontier, de Télérama:
    « Qui diffusera ce film à la télé ? Ce film très accessible qui a enthousiasmé des enfants ce matin lors d’une projection réservée aux scolaires ? Ce film qui vaut tous les reportages « en immersion » dans la « banlieue » ? Faut-il aller s’enchaîner aux grilles de France Télévisions ou d’Arte ? Lancer une pétition ? Je vous laisse juges, j’attends vos idées. Je me renseigne pour savoir si vous aurez l’occasion de le voir par d’autres biais (festivals, DVD ?). De retour à Paris, je cours acheter les trois romans de Rachid Djaïdani. Puis je fais le siège de ma rédaction en chef pour qu’elle m’autorise à publier un grand entretien de 12 pages dans Télérama. »
    Le papier entier de Gontier ici: http://blogtv.telerama.fr/2007/04/rachid_ma_mis_k.html

    Commentaire par lepoissonzebre | mai 13, 2007

  3. J’aime ce site pour son authenticité, son humanisme, sa fraicheur vraie, sa fidélité à quelques idéaux, son humour, son goût de la déconn’ …Diabolo sera bien élevé !!!

    Commentaire par patrick mottard | mai 14, 2007

  4. Il me semble que je l’ai vu dans un téléfilm récemment à la télé, mais j’ai oublié…
    sur le festival de Cannes, c’est un peu comme le Goncourt : pleins d’inconnus l’on reçus, n’ont vécu qu’une saison, et par contre des qui restent comme importants ne l’ont jamais.
    Enfin la génération des écrivains et artistes de la banlieue débarquent, enfin on va voir par leurs yeux, c’est quand même mieux dit pas eux que par nous simple témoin de l’extérieur….

    Commentaire par Annie | mai 15, 2007

  5. Disons Annie que c’est une redécouverte, ou encore une confirmation, puisque son premier bouquin est sorti en 99.
    Quant à Cannes, il n’est pas à proprement parler dans la sélection (!) mais dans un des « off » qui essaient de promouvoir la distribution de films et de documentaires. Espérons que ça lui réussira!

    Commentaire par lepoissonzebre | mai 16, 2007


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